« Le géomètre-expert peut être au cœur de la prévention des catastrophes »
Parlons de ce qui s’est produit cet été, de cette expérience qu’a vécue votre cabinet…
Jean-Yves Mas: Le feu s’est déclaré le mercredi 22 juillet, à 12h07. Vers 12h30, je me rends sur le chantier de mes futurs bureaux, en lisière de forêt, et j’aperçois une colonne de fumée. J’appelle immédiatement le maire de Saumos (Gironde) et lui propose d’envoyer un drone pour localiser le départ de feu. Il devait en parler avec les pompiers, mais cela ne s’est pas fait… C’est dommage, car cela illustre déjà ce que peut apporter un géomètre-expert équipé d’un drone dans ce type de situation: fournir rapidement une vision précise du terrain.
Vous avez tout de même décidé d’agir?
J.-Y.M.: Dès le jeudi, avec un collaborateur et un technicien hydrographe spécialisé en météo, nous suivons les vents et les secteurs menacés. Le directeur des services techniques de la mairie de Lacanau (Gironde) nous demande alors d’analyser les zones où pourraient être réalisés des pares-feux, en fonction de la hauteur des arbres, des distances, du relief et de la progression possible du feu. Nous ne modélisons pas directement l’incendie. En revanche, nous sommes en mesure de croiser les données météorologiques avec notre cartographie, le lidar HD, notre représentation 3D du territoire et les données du système Firms de la Nasa, intégrées à notre plateforme GéoCassini. Cela nous permet de déterminer très rapidement les caractéristiques d’une zone: distances, largeur disponible, hauteur des arbres, topographie.
À ce moment-là, l’incendie est déjà dramatique. Dans quel cadre travaillez-vous? Ce travail relève-t-il d’une commande?
J.-Y.M.: Non, tout est bénévole. Mais je suis chaque matin présent à la cellule de crise, en contact avec le maire, les pompiers et les acteurs forestiers. À partir de nos cartes, nous pouvons non seulement analyser les pare-feux envisagés, mais aussi dire qu’il est trop tard pour intervenir à tel endroit ou que tel autre secteur est prioritaire, tout en fournissant les distances et les caractéristiques du terrain. À partir du samedi, nous intervenons surtout avec les drones. Nous relevons les secteurs concernés, la hauteur des arbres, les dénivelés, les zones destinées aux coupes, mais aussi les fumerolles et les reprises de feu. Les points chauds peuvent être géolocalisés précisément par GPS.

JEAN-YVES MAS
«Nous étions directement touchés, avec 8 salariés habitant au Porge.»
Au départ, êtes-vous sollicités ou surtout force de proposition?
J.-Y.M.: Au départ, cela vient de nous. Il faut dire que nous sommes directement touchés, avec huit salariés habitant au Porge (Gironde, commune particulièrement touchée par les incendies). Nous expliquons aux autorités que nous disposons d’un spécialiste météo, de compétences cartographiques, des données Nasa et d’une plateforme permettant de croiser ces informations. Très vite, les faits montrent aux élus et aux acteurs de terrain l’intérêt d’une connaissance très fine du territoire. En quelque sorte, nous rappelons l’utilité des «arpenteurs» que nous sommes: des professionnels capables de mesurer précisément et de travailler directement sur le terrain.
Avec le recul, quelle contribution les cabinets de géomètres-experts pourraient-ils apporter à l’avenir dans de telles circonstances?
J.-Y.M.: Le premier sujet, c’est la mobilisation des moyens. Nous disposons de drones, de GPS, de modèles numériques 3D, de compétences cartographiques et de données. Il faudrait pouvoir savoir immédiatement quels géomètres-experts et quels matériels sont disponibles dans les zones concernées. Mais, à mon sens, il faut surtout replacer le géomètre-expert au cœur des dispositifs liés aux catastrophes. Et cela ne concerne pas seulement les incendies: les mêmes questions se posent pour les inondations, les séismes ou d’autres risques naturels. Ensuite, tout ce qui touche à la propriété relève directement de notre métier. Prenons l’exemple des obligations légales de débroussaillement (OLD): elles sont liées à la parcelle, à la construction et aux limites de propriété, c’est-à-dire à notre cœur de métier. Aujourd’hui, je réalise déjà des cartographies d’OLD pour plusieurs communes. Le rapport parlementaire du 26 septembre dernier (1), dans le cadre duquel j’ai été sollicité, montre à quel point ces questions deviennent stratégiques. Dès lors qu’on impose un débroussaillement jusqu’à une limite de propriété et qu’un autre propriétaire doit prendre le relais, les biens non délimités ou les limites incertaines deviennent un problème de sécurité publique.
«Nous, géomètres-experts, savons traiter les problématiques foncières liées à la prévention.» © Parallèle 45
Ce rapport parlementaire évoque-t-il d’autres pistes que pourraient investir les géomètres-experts?
J.-Y.M.: Selon moi, oui. Il prévoit notamment un référentiel cartographique des périmètres d’OLD à l’échelle de la parcelle, ainsi qu’un justificatif de réalisation des OLD annexé aux actes de mutation. Il introduit aussi la notion de «défendabilité», qui recouvre l’accès des engins, les possibilités de croisement et de retournement, la disponibilité de l’eau ou encore l’évacuation. Autant d’éléments qui doivent être mesurés et intégrés aux opérations d’aménagement. Pourtant, alors que ce rapport propose un chantier national de structuration foncière associant notamment la Dgfip, l’IGN, le CNPF et l’ONF pour croiser cadastre et occupation réelle des sols, traiter les biens non délimités ou certaines situations de propriétaires, les géomètres-experts ne figurent pas parmi les acteurs institutionnels associés à ce chantier. Il est également question de chemins, de ceintures de protection collective, de servitudes, d’acquisitions amiables, de préemption ou de biens sans maître: autant de problématiques que nous savons traiter. L’aménagement foncier agricole, forestier et environnemental (Afafe) est aussi absente du rapport alors qu’elle pourrait constituer un outil intéressant pour restructurer les interfaces entre forêt et habitat à l’échelle d’un massif, intégrer des pistes ou des coupures dans de nouveaux parcellaires et accompagner la reconstitution d’une forêt plus résiliente.
On vous sent frustré…
J.-Y.M.: Oui, pour deux raisons. D’abord parce que je ne veux pas revivre ce que nous avons vécu l’été dernier avec cet incendie dévastateur. Ensuite parce que j’aime la profession et que je sais que nous avons les compétences requises pour participer à la prévention de ces catastrophes. Le géomètre-expert, c’est le foncier, la mesure et le territoire. Sur les risques naturels comme dans l’aménagement, nous avons probablement une place plus importante à prendre.
(1) «Agir dès aujourd’hui pour anticiper, prévenir, préparer, lutter et se relever face aux feux de forêt».
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