Au Liban, le territoire comme objet de la guerre
À l’école Hajj Miriam de Tyr, sur la côte méditerranéenne, à 30km d’Israël, Mohammed fait défiler les images de sa maison et de son village de Zebqine. La bâtisse de pierre entourée d’oliviers appartenait à sa famille «depuis près de deux siècles». Il n’en reste qu’un amas de gravats compactés, d’où émerge un mur de guingois. «Voilà ce qu’ils ont fait», lâche cet homme, déplacé dès les premiers affrontements entre le Hezbollah et Israël en 2023, en évoquant les destructions méthodiques menées par Tsahal au sud du Liban. «On a vu Gaza: on savait, mais on n’imaginait pas ça ici. On se disait: la communauté internationale ne laissera pas faire.»
Salma, mère de deux enfants, raconte son retour avorté au début du cessez-le-feu, mi-avril: «On a tenu huit jours… Mais il n’y avait rien pour vivre: plus de maison, plus d’eau, plus d’électricité… Et des frappes constantes autour de nous». Sa voisine, originaire de Chaaitiyeh, hors de la zone frontalière, décrit les maisons de son quartier «brûlées et jaunies par le phosphore blanc, impossibles à habiter». Selon un rapport de l’ONG Public Works Studio, Israël a utilisé cette substance — prohibée en droit international — dans au moins 61 localités du sud du Liban entre 2023 et fin 2025.
«C’est un écocide», affirme la ministre de l’Environnement, Tamara El-Zein: le carnage humain — près de 3.000 morts et 10.000 blessés — se double d’une «dévastation des sols, des eaux et des terres cultivables dans une région où l’agriculture représentait près d’un tiers de l’économie locale». Selon le gouvernement, près de 9.000ha agricoles sont devenus inexploitables, soit 22% des surfaces agricoles utiles du pays. Depuis 2023, 70 villages ont été rasés et 300.000 unités d’habitation détruites ou endommagées, «compromettant durablement le retour des habitants». Détruire les récoltes, couper l’eau, brûler les terres agricoles ou dévaster le tissu urbain a toujours constitué un instrument de domination militaire. Mais les conflits contemporains donnent à ces pratiques une ampleur nouvelle: «Les destructions ne sont plus seulement une conséquence de la guerre; elles en deviennent le but», considère l’urbaniste Bruno Marot.
Tamara El-Zein, ministre de l’Environnement, parle d’une «militarisation du vent» pour le transport de produits chimiques. © Muriel Rozelier
DU GLYPHOSATE CONCENTRÉ PULVÉRISÉ SUR LES CHAMPS
Les notions d’«écocide» et d’«urbicide», apparues après la guerre du Vietnam puis le siège de Sarajevo, désignent cette destruction délibérée de l’environnement et des espaces urbains afin de «détruire des éléments d’identité, de mémoire et les relations sociales associées», rappelle le chercheur. Le droit international peine encore à les sanctionner. Les conventions existantes ne les reconnaissent que lorsqu’elles sont jugées «étendues, durables et graves», et disproportionnées par rapport à l’objectif militaire visé. À Beyrouth, le gouvernement travaille cependant à les intégrer à un dossier sur les violations du droit humanitaire international, incluant les attaques contre le personnel médical et les infrastructures civiles. Pour les autorités, il est essentiel de faire reconnaître que «cette stratégie de stérilisation délibérée de l’environnement» et du tissu urbain «vise à rendre la terre inhabitable afin d’empêcher le retour durable de sa population», affirme la ministre.
Le gouvernement libanais s’appuie notamment sur des modes d’actions militaires qu’il considère comme révélateurs de cette intentionnalité. En plus du phosphore blanc utilisé sur des zones habitées, Israël a pulvérisé du glyphosate à haute concentration sur les champs de la région frontalière, une méthode déjà documentée à Gaza et en Syrie. Tamara El-Zein évoque même une «militarisation du vent»: des avions israéliens pulvérisent des herbicides à distance de la frontière en attendant des vents favorables afin que les produits chimiques soient transportés vers les villages libanais. À cette contamination des sols s’ajoute un travail de destruction physique du territoire. Les bulldozers de l’armée israélienne causent, dans certains cas, davantage de dégâts que les bombardements eux-mêmes. «Ces engins procèdent à un véritable travail de scarification en profondeur du territoire, détruisant tout», décrit-elle encore.
Cette stratégie assumée a transformé la région frontalière en un espace largement inhabitable avant qu’Israël n’impose sa «ligne jaune», cette zone interdite s’enfonçant de 4 à 10km à l’intérieur du Liban, début avril. Dans la «zone tampon», qui occupe près de 6% du territoire, la plupart des localités ont été rasées. Une «zone rouge» s’étend au-delà jusqu’au fleuve Zahrani, aux portes de Saïda, à moins de 30km de Beyrouth. Là, malgré la supposée trêve en place jusqu’au 1er juillet, les ordres d’évacuation et les bombardements restent quotidiens. Le sud du Liban devenant peu à peu, après Gaza, une nouvelle «zone sacrifiée».
À Gaza, la tentation écocidaire
Dans la bande de Gaza, la guerre, qui a fait au moins 70.000 morts, ravage les conditions de survie des habitants. Depuis le 7 octobre 2023, l’offensive israélienne a transformé l’enclave palestinienne de 365km2 en un territoire de ruines et de pollutions durables. Selon les Nations unies, près de 78% des bâtiments et infrastructures ont été détruits ou endommagés, générant environ 61 millions de tonnes de gravats, dont une partie contaminée par l’amiante ou les métaux lourds. Bombardements, incendies et effondrements diffusent dans l’air, les sols et les nappes phréatiques des substances toxiques comme le plomb, le mercure, l’arsenic ou les PFAS. Le système hydraulique est largement hors service, tandis que les capacités agricoles ont presque disparu. D’après les données de l’ONU, seuls 1,5% des terres agricoles resteraient accessibles et cultivables. Plus de 80% des arbres auraient disparu, notamment les oliviers, au cœur de l’économie mais aussi de l’identité palestiniennes. Au-delà des destructions immédiates, les chercheurs évoquent une atteinte à «l’habitabilité» du territoire. Reconstruction, déblaiement et dépollution pourraient prendre des décennies, s’ils ont jamais lieu. L’historienne Stéphanie Latte Abdallah parle d’une guerre «futuricide»: «Cette conflictualité sans fin, quotidienne, maintient toute une population dans l’incertitude, la suspension, empêchant tout retour à ce qui constitue une vie normale, et ainsi toute projection dans un avenir à Gaza».

