Anticipation

L’inquiétante beauté de la montée des eaux

À quoi ressembleraient nos continents si la mer montait de mille mètres ? Verra-t-on des îles en Auvergne ? Des artistes s’emparent de la cartographie pour imaginer de nouveaux mondes à partir de cartes bien réelles.
Marti Blancho Le mardi 3 février 2026
Les mers de nuages dans le Massif central ont inspiré Franck Watel et Paul Basselier. © inookphoto / Adobe Stock

Nous sommes en 239 après la montée des eaux (a.m.e). La planète est presque engloutie par les océans. De l’Hexagone il ne reste que les massifs montagneux les plus élevés — et la cité flottante de Parisi. L’Auvergne est désormais un archipel que nous découvrons grâce aux carnets de voyage du jeune entomologiste Imago Sékoya, membre d’une mission scientifique. L’univers créé de toutes pièces par Franck Watel et Paul Basselier dans les années 1990 ne manque pourtant pas de crédibilité. Une foule de croquis, de détails et de cartes précises illustrent le récit autoédité en 1993: Les Îles d’Auvergne. Publié en toute discrétion, ce premier tome pique la curiosité des lecteurs et gagne une certaine attention médiatique à sa sortie. Depuis, quatre volumes — dont le dernier sorti en mai 2025 — ont développé l’histoire.


MILLE MÈTRES SOUS LES MERS

Originaire du Massif central, Franck Watel «monte» à Paris pour y travailler comme directeur artistique. Lassé de la capitale et attiré par l’Atlantique, il met le cap sur la Bretagne avec son collègue, Paul Basselier. Mais les compères font chou blanc: peu d’opportunités de travail. Alors Franck revient à bon port, dans la région qui l’a vu naître, en plein Massif central. L’air du large ne l’a pas quitté. «L’hiver, on a quelques belles matinées avec des mers de nuages qui recouvrent les vallées», s’amuse-t-il. L’idée d’amener les flots jusqu’en Auvergne germe peu à peu. À partir de photomontages des puys les pieds dans l’eau, le duo commence à imaginer les contours d’un Massif central en bord de mer. Le projet d’atlas apparaît alors comme une évidence: il s’agira de cartographier ce nouvel univers pour lui donner corps. À l’ouest, les plages d’Aubrac et Laguiole sur le littoral. Au nord-ouest, Mont-Dore reste accessible en navire à travers le fjord de Dordogne. Le golfe de Sauveterre, au sud, reçoit les transports transocéaniques venus des Andines, des Cantabriques et des Vascongadas. «Attention aux courants dangereux à l’approche du port de Mende», alerte le planisphère. «On a travaillé avec plus d’une cinquantaine de cartes au 1/250.000 pour réaliser celle des îles d’Auvergne. Ça nous a permis de redessiner le paysage, de redécouvrir des choses surprenantes, détaille Franck Watel. On s’est basés sur une certaine réalité pour ensuite la décaler: voir le monde à l’envers à partir d’une carte très réaliste et précise.»

 


 

Extrait de la Carte de l’archipel des îles d’Auvergne. © Franck Watel et Paul Basselier / WB Recup

 



Dans leur futur très lointain, l’eau montera de 1.000 m. Un niveau pas tout à fait choisi par hasard. «Quand on se promène dans le Massif central, on constate une différence notable passés les 1.000 m. La végétation change, la taille des routes aussi… Tout un tas de transformations qui rappellent les landes littorales. Ce n’est pas forcément pareil ailleurs mais ici on a vraiment le sentiment de changer de géographie.» Autre avantage: «la courbe de 1.000 m est plus épaisse que les autres, c’est pratique quand on dessine la carte», plaisante le graphiste auvergnat. Pierre angulaire du nouvel univers, la carte précède le récit; le personnage d’Imago Sékoya et les différentes histoires sont un prétexte pour s’y balader. Les deux compères se promènent dans les pas de leur entomologiste du futur, carte imaginaire en main, et dessinent leurs croquis sur place. Difficile de ne pas voir dans cette planète engloutie par les eaux l’anticipation des catastrophes à venir, même si ce n’était pas l’intention première de ses créateurs. Si Franck Watel avait déjà «bien en tête la notion de changement climatique» lorsqu’il dessinait la carte des îles d’Auvergne, il n’imaginait pas pour autant que «la montée des eaux allait autant s’accélérer et en voir de [son] vivant les conséquences».


ENTRE PRÉVISIONS DU GIEC ET RÉCITS POÉTIQUE

Jeffrey Linn est quant à lui déterminé à dénoncer les séquelles de l’anthropocène. Dans son projet Petrofuture, l’artiste-cartographe de Seattle peint la montée des eaux sur d’anciennes cartes routières distribuées par les compagnies pétrolières. Inondés par la hausse maximale du niveau de la mer prévue par le Giec, les planisphères dépliants édités pour promouvoir Shell ou Esso «reprennent [leurs] arguments promotionnels et les retournent contre eux, illustrant les conséquences désastreuses de la culture automobile et des combustibles fossiles», explique Jeffrey Linn sur son site. D’autres se concentrent plutôt sur la poésie de la cartographie et sur une mer plus haute que d’habitude, envisagée comme une porte vers une réalité alternative. En peignant à l’encre bleue des cartes IGN et Michelin, Tristan Fermandois fait surgir une île imaginaire dans les monts du Cantal: un territoire de 2.500km2 où les vaches de Salers ont désormais vue sur les flots. L’artiste et architecte parisien dote cette nouvelle région d’une identité inspirée par ses voyages: la gastronomie locale mêle désormais truffades et ragoût terre-mer, le poulpe côtoie la saucisse, les rias ont englouti les anciennes vallées et les départementales serpentent au-dessus des vagues.
«J’ai découpé un morceau de réel pour le faire entrer dans une carte plus vaste, pour le mettre en relation avec un atlas imaginaire et intime. Il ne faudrait surtout pas y voir une anticipation dystopique sur la montée des océans», explique Tristan Fermandois. Sans nier la dimension politique de la carte, il la préfère «poétique, fictive, ludique, presque enfantine». Une façon de réenchanter la pratique, de renouer avec les promesses d’évasion et sortir la tête de l’eau le temps d’une parenthèse imaginaire, avant de replonger dans l’angoissante réalité à venir.

 


 


La démarche de l’artiste-cartographe

Spécialiste de la carte ancienne «à la manière de», Laurent Gontier mène son travail d’artiste-cartographe avec «une démarche de faussaire» pour créer ses plans d’uchronies et de mondes imaginaires. «Une approche à la fois artistique et scientifique» qui débute par de la documentation: fonds de la BNF, du service historique de la défense, du Shom, cadastre, archives diverses… Bien avant le dessin, il se demande «qui fait la carte et dans quel but?» Il s’agit de bien saisir le langage cartographique à employer: «c’est très important pour le rendu esthétique». Laurent Gontier va même jusqu’à retracer les polices d’écriture d’époque pour ses cartes fictives. En fin de compte, «un mensonge est plus crédible s’il est coincé entre deux vérités».

 


 

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