« Ce projet engage toute la profession »
Pourquoi avoir jugé nécessaire de revoir le positionnement stratégique de la profession, et notamment de l’inscrire autour des thèmes de l’utilité sociétale et de l’exemplarité?
Séverine Vernet: Il y a d’abord un contexte général qui dépasse évidemment l’Ordre, lié aux transformations profondes de la société, notamment autour de la question du foncier. On voit bien qu’il s’agit d’un point de dysfonctionnement majeur, puisque nous faisons face à des problématiques aiguës en matière d’habitat et de logement. Un acteur comme l’Ordre est donc nécessairement amené à s’interroger sur sa position et sur son rôle face à ces enjeux. Certes, nous disposons d’une loi fondatrice, mais cela ne suffit plus aujourd’hui à justifier, à elle seule, le rôle du professionnel et celui de l’Ordre. Je suis personnellement convaincue qu’il vaut mieux expliciter notre raison d’être et la contribution que nous apportons à la société plutôt que de nous retrancher derrière un cadre juridique, aussi essentiel soit-il. On le constate d’ailleurs plus largement: les décisions de justice elles-mêmes sont aujourd’hui davantage motivées, plus pédagogiques, afin de ne plus relever uniquement d’une parole descendante et définitive. Enfin, il nous fallait aussi faire évoluer notre manière de fonctionner afin de susciter davantage d’adhésion. Je suis persuadée que pour qu’un mouvement soit efficace, il faut que celles et ceux qui y participent s’y reconnaissent et y soient pleinement associés. C’est pour l’ensemble de ces raisons que nous avons choisi de repenser notre fonctionnement.
Vous avez choisi d’intituler ce plan «Ensemble». C’est une donnée fondamentale à laquelle vous teniez: cette dimension collective et participative…
S.V.: Je souhaitais en effet lutter contre un sentiment qui peut parfois exister, à tort ou à raison, celui d’un éloignement entre les géomètres-experts et l’Ordre. D’abord parce que les élus ordinaux sont eux-mêmes, avant tout, des géomètres-experts. Nous exerçons une pratique professionnelle. Aujourd’hui encore, je suis dans mon bureau, avec mes dossiers, comme tous mes confrères. Je voulais aussi faire comprendre que, lorsque des décisions sont prises, elles le sont dans l’intérêt collectif. L’Ordre n’est ni désincarné ni hors-sol. C’est la dynamique que nous voulons impulser pour ce mandat: en finir avec l’image d’une parole descendante, de «Paris qui décide». Nous souhaitons nous inscrire systématiquement dans une logique de co-construction, avec le concours des élus de l’ensemble des régions. Des idées pertinentes, il y en a partout. Et c’est en s’appuyant sur l’engagement et la dynamique collective que nous pourrons bâtir un projet auquel chacun aura contribué. De ce point de vue, les Assises ordinales ont constitué une pierre angulaire de notre démarche. À l’avenir, nous consulterons plus régulièrement les confrères en amont de nos décisions.

SÉVERINE VERNET
«Lorsque le système foncier est défaillant, c’est toute la chaîne qui se désorganise, avec des conséquences sociales majeures.»
Il y a, dans ce plan, des propositions fortes concernant le foncier. Pouvez-vous les préciser?
S.V.: Lorsque nous avons formulé les raisons d’être du géomètre-expert et de l’Ordre, nous avons insisté sur les notions de paix sociale et de garantie. C’est précisément notre rôle: apporter de la sécurité dans un système foncier qui constitue un point névralgique de l’organisation de notre société, comme l’illustre très concrètement la question du logement. Se loger est, après se nourrir, un besoin fondamental. Et l’actualité récente — le cas de Mayotte en est une illustration frappante — montre que, lorsque le système foncier est défaillant, c’est toute la chaîne qui se désorganise, avec des conséquences sociales majeures. Le foncier est donc un enjeu essentiel qui a sans doute été, par le passé, insuffisamment pris en compte.
Il nous a semblé indispensable de remettre la sécurisation foncière au cœur de notre action. Cela passe notamment par la systématisation du bornage avant mutation. Nous sommes quotidiennement confrontés à des acquéreurs qui ne comprennent pas pourquoi la surface de leur bien n’est pas garantie. C’est une véritable frustration, pour eux comme pour nous, de devoir leur expliquer qu’ils ont acheté sans certitude sur les limites de leur propriété. Quand vous achetez un produit alimentaire, vous bénéficiez de garanties. Pourquoi n’en aurait-on pas lorsqu’on achète un logement? Aujourd’hui, de nombreux diagnostics sont annexés aux actes de vente, mais rien ne permet de savoir clairement si le périmètre de la propriété — autrement dit le droit de propriété, pourtant constitutionnel — est garanti ou non. Or, dans un contexte de raréfaction du foncier, les conflits liés aux limites de propriété vont inévitablement se multiplier. C’est aussi pour cette raison que nous souhaitons faire franchir un cap au portail Géofoncier. S’il trouve son origine dans notre décret, il est aujourd’hui arrivé à maturité et peut jouer un rôle majeur en matière d’information publique sur l’existence, ou non, d’un bornage.
Vous avez identifié le logement et le cadre de vie comme des priorités. Comment voyez-vous la profession s’affirmer dans ces deux domaines?
S.V.: Nous avons mis en place une mission «Habitat et logement», dont les travaux ont déjà débuté. Elle doit nous permettre de formuler des propositions concrètes. Notre volonté est aussi d’échanger avec d’autres professions et, le cas échéant, de porter des initiatives communes. Nous entretenons aujourd’hui des relations institutionnelles plus étroites avec les architectes et les notaires, ce qui facilite le dialogue et ouvre des perspectives de travail partagé. Il serait pertinent de structurer un collectif de professionnels de l’habitat et du cadre de vie, capable d’alimenter le débat public et d’apporter des réponses transversales.
Le plan «Ensemble» accorde une place importante à la formation et à l’attractivité du métier. Y a-t-il urgence?
S.V.: Oui, c’est un enjeu absolument central. Car de l’attractivité de la profession dépendent tous les sujets que nous venons d’évoquer. Sans compétences, sans forces vives, aucune politique ne peut être mise en œuvre. Convaincus de l’utilité sociale de notre action, nous le sommes aussi de notre capacité à attirer de nouveaux talents vers la profession. Il est donc indispensable d’agir à la fois sur la formation et sur l’attractivité, en s’appuyant sur les codes et les attentes des nouvelles générations. Plus fondamentalement, nous croyons au sens de notre mission. Et je pense pouvoir dire que la majorité de mes confrères, malgré l’usure du temps, ne perdent jamais de vue cette dimension tout au long de leur carrière. Dans une vie professionnelle, c’est un moteur essentiel.
Distinguée dans l’ordre de la Légion d’honneur
Séverine Vernet a été élevée au grade de chevalier de la Légion d’honneur, par décret du 31 décembre 2025. Après avoir été la première femme à accéder à la fonction de présidente de l’Ordre, elle devient également la première à être distinguée alors qu’elle est en exercice. «C’est un immense honneur à titre personnel, mais je considère qu’il s’agit également d’un honneur pour la profession. Il me semble que cela vient souligner notre caractère constructif. Les géomètres-experts ne sont pas partisans: ils essaient constamment d’apporter une contribution positive au débat public, de faire des propositions et d’œuvrer au bien commun.»

