Aménagement urbain

« Une ville pensée pour les enfants, c’est un contrat entre les générations »

Sarah El Haïry, haute-commissaire à l’enfance, plaide pour un aménagement urbain recentré sur les plus jeunes. En intégrant l’enfant dès la conception des espaces publics, des logements et des mobilités, elle dessine les contours d’une politique familiale qui dépasse largement les murs de l’école.
Propos recueillis par Samuel Ribot Le lundi 8 juin 2026
« Je pense que le design pour les enfants va devenir une nouvelle doctrine. » © TheFarAwayKingdom / Adobe Stock

Vous portez depuis votre prise de fonction une réflexion sur la ville «à hauteur d’enfant». Qu’est-ce que cela recouvre?
Sarah El Haïry: Pendant longtemps, on a considéré que l’enfance était un sujet réservé au ministère de l’Éducation et aux acteurs associatifs. Mais la question est bien plus globale: comment pense-t-on l’enfance, la parentalité, la famille dans chaque pratique professionnelle? Les enfants ne doivent pas être les oubliés d’une politique d’aménagement. Prenons un exemple: il n’existe pas aujourd’hui un seul programme de promotion immobilière qui intègre des salles de jeu ou des garderies, alors qu’on trouve partout des espaces de coworking ou des salles de sport… Mais comme nos enfants n’ont ni carte bleue ni carte électorale, l’espace public n’est pas pensé pour eux.

 

Qu’est-ce qui change, concrètement, quand on intègre l’enfant dès le premier trait de crayon?
S.E.H.: Certains pays asiatiques ont installé des détecteurs de taille dans leurs feux tricolores: quand ils identifient des personnes de petite stature, le temps de traversée est allongé. En Europe du Nord, quand on a conçu les pistes cyclables aux abords des écoles, on les a dessinées pour un usage enfant dès le départ en les sécurisant et en adoptant un code couleur. Une étude de l’Ademe montre que les enfants sont de moins en moins dehors. Nos enfants deviennent des «enfants-bulles», parce que l’espace extérieur est devenu plus agressif, moins pensé pour eux. Pareil pour le logement: il faut favoriser la modularité, adapter le logement à la vie de famille, sachant que la question du logement est la première raison pour laquelle on ne fait pas de deuxième enfant.

 

Un enfant qui grandit sans jardin, sans square, sans nature à proximité, qu’est-ce que cela change dans son rapport au monde?
S.E.H.: La présence de la nature dans l’espace urbain, quand elle est pensée dès l’origine, améliore la santé mentale des enfants. Chaque square fermé, chaque banc supprimé est un message d’exclusion silencieux qui pousse un peu plus nos enfants à rester dans leur chambre.

 


 

 

SARAH EL HAÏRI
«Quand demain des maires n’attribueront plus leurs marchés à des promoteurs qui n’intègrent pas l’impact enfant, ça deviendra incitatif.»

 


 

Comment faire en sorte que les promoteurs, bailleurs et aménageurs intègrent cette dimension?
S.E.H.: Je pense que le design pour les enfants va devenir une nouvelle doctrine, qu’on va voir naître de véritables indicateurs d’impact «enfant». Et, comme pour la sobriété énergétique, les premiers qui s’engageront dans cette réflexion seront les grands gagnants. Les autres sortiront des marchés publics. La logique du consommateur va aussi jouer. Pris entre ces deux leviers, les acteurs bougeront sans qu’il soit nécessaire de légiférer, méthode à laquelle je ne crois pas, contrairement à la puissance du consommateur et à celle des élus. Quand demain des maires n’attribueront plus leurs marchés à des promoteurs qui n’intègrent pas l’impact enfant, ça deviendra incitatif.

 

Quel message adressez-vous aux élus qui souhaitent s’emparer du sujet?
S.E.H.: Je leur propose quatre pistes concrètes. D’abord, installer un conseil municipal jeune: seulement 6% des communes en ont un. Ensuite, nommer un adjoint délégué aux droits des enfants qui regardera le PLU, les mobilités, les lieux de vie, et portera cette voix des enfants dans toutes les décisions du conseil, y compris sur les finances ou la sécurité. Troisième levier: informer les enfants et les adolescents de la vie communale, avec un bulletin municipal pensé pour eux. Enfin, penser les parentalités au pluriel: la famille monoparentale, l’enfant malade et tous les besoins spécifiques qui viennent compléter la politique universelle.

 

La société vieillit, et avec elle l’électorat. Ne risque-t-on pas une tension entre les besoins des enfants et ceux des générations plus âgées?
S.E.H.: Il y aura effectivement un temps de friction. On a vu une cour de récréation fermée parce que le voisinage trouvait le bruit excessif (1) ou un arrêté municipal interdisant aux collégiens de stationner à l’unique arrêt de bus de leur commune (2)… Mais notre modèle social est bâti sur la solidarité entre les générations. Si on n’aide pas les parents, si on ne leur propose pas un environnement favorable, on ne fera plus d’enfants, et c’est notre modèle de retraite tout entier qui se fragilise. En pensant la ville pour les enfants, on recrée au contraire un nouveau contrat entre les générations.

 

Quel regard portez-vous sur la tendance «no kids»?
S.E.H.: Une société qui se dit «no kids», c’est une société qui se dit par la même occasion «no future». Ce n’est pas uniquement moral à mes yeux, c’est d’abord illégal. On commence d’ailleurs à avoir les premiers parents qui saisissent le Conseil d’État sur des offres no kids. La jurisprudence va suivre. Et regardez ce qui se passe dans certains pays très «no kids»: on voit émerger des espaces qui excluent désormais les plus de 60 ans. La question, c’est: veut-on une société fragmentée? Nous avons besoin d’une offre pro-famille qui ne soit pas une offre «kids only». Certaines grandes métropoles se vident de leurs familles, on ferme des maternités faute de naissances: ça commence à avoir des conséquences sur l’aménagement territorial. Le «no kids», demain, sera une fragilité économique réelle, avant même d’être une question judiciaire.

 

(1) À Maisons-Laffitte, dans les Yvelines, en octobre dernier.
(2) À Leyment, dans l’Ain, le 24 mars dernier.

 

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