80 ans de l’Ordre

Un métier au cœur de l’intelligence collective

En 1946, l’aménagement du territoire français s’est reconstruit sur des expertises cloisonnées. Géomètres-experts, urbanistes, architectes et paysagistes intervenaient chacun leur tour. Mais face à l’urgence climatique et au défi du zéro artificialisation nette (ZAN), les modes de fabrication de la ville ont depuis largement évolué, faisant évoluer ce modèle.
Marie Hérault Le jeudi 30 avril 2026
Les géomètres experts favorisent désormais une approche transversale. © Scott Blake / Unsplash

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, beaucoup de villes de France sont un champ de ruines. Le relogement est une priorité. C’est dans ce contexte qu’est institutionnalisée la profession des géomètres-experts. «Le séquençage était alors une nécessité pour affecter les différents types de marchés entre les professions», explique Gilles Novarina, professeur à l’Institut d’urbanisme de Grenoble et auteur de l’ouvrage Histoire de l’urbanisme — De la Renaissance à nos jours (1). «Les géomètres ont joué un rôle très important: tout était démoli, mais pour reconstruire, il fallait retrouver les propriétaires, délimiter et remembrer les parcelles…» Cette organisation, si elle a permis de bâtir vite, a également instauré une culture du silo. Rapidement, une distinction s’est opérée entre les métiers de la conception et ceux de la technique, «avec une volonté de séparer strictement le sol et l’œuvre, encore accentuée pendant les décennies de construction des grands ensembles», précise Gilles Novarina.
Mais aujourd’hui, cette fragmentation se heurte au réchauffement climatique, à la densification, à la fin de l’abondance foncière. «Les sujets qui sont sur la table des architectes sont pour beaucoup de la réhabilitation ou des projets mixtes. Nous devons travailler avec le déjà là, déclare Christophe Millet, président de l’Ordre des architectes. Cela nous oblige à collaborer en amont avec des acteurs très différents. Architectes, géomètres-experts, urbanistes, paysagistes… On va vers un décloisonnement des projets, une collaboration plus étroite entre les professions parce que l’échelle, le rapport à l’urbain et à l’usage évoluent.» 


DU SILO À L’ÉCOSYSTÈME

Du côté des géomètres-experts, ils sont de plus en plus nombreux à prôner cette approche transversale avec l’intégration de toutes les composantes au sein des cabinets — environnement, hydraulique et VRD (voirie et réseaux divers), paysages, transports, urbanisme… — afin de fluidifier la réalisation des projets dans un contexte technique, juridique et économique contraint. «Ainsi, le géomètre-expert ne livre plus seulement une donnée brute, mais un diagnostic pré-opérationnel, confirme Philippe Pacaud, vice-président du Conseil supérieur de l’Ordre des géomètres-experts (OGE). On offre aux architectes et urbanistes une base consolidée qui permet de concevoir des projets ambitieux tout en minimisant les risques de blocages ultérieurs, liés au climat ou à la réglementation. Nous, géomètres-experts, avons cette vision transversale et une sensibilité à la topographie qui va toucher toutes les activités du projet.»
Au-delà des projets, les professions s’organisent pour briser les silos institutionnels en amont des missions de maîtrise d’œuvre. Ainsi, «l’OGE a changé de gouvernance, indique Philippe Pacaud. Nous avons restructuré nos commissions de façon à travailler en mode projet, en intégrant des compétences selon les sujets. Dès 2024 également, nous avons ouvert nos Assises de la sobriété foncière à l’ensemble des acteurs de l’aménagement des territoires et du cadre de vie, et travaillons avec de nombreux organismes: l’Office professionnel de qualification des urbanistes (OPQU), le Conseil national de l’Ordre des architectes, l’Association des ingénieurs territoriaux de France (AITF), le Centre européen pour la prévention des risques inondation (Cepri), la Fédération nationale des Scot, l’Office français de la biodiversité… Nous souhaitons être plus efficaces dans nos pratiques professionnelles respectives, mais aussi avoir une plus grande portée politique.»
L’Ordre des architectes partage également cette volonté de dialogue entre instances pour anticiper les mutations du secteur. «Nous, les architectes, nous sommes historiquement tenus à part pour des raisons déontologiques, mais si ces passerelles ne se sont pas faites par le passé, elles se feront dans l’avenir, estime Christophe Millet. On sera d’autant plus efficaces si l’on comprend les métiers de chacun et leur évolution. Cette collaboration ne signifie pas une dilution des expertises. Demain, c’est la somme de nos technicités qui permettra de sortir des projets de plus en plus complexes.»


(1) Édition Le Moniteur, 2023.

 




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Retrouvez ces articles et l’ensemble du dossier consacré au 80e anniversaire de l’OGE dans le magazine novendi n°9, mai 2026, en consultant notre page «Le magazine».

 


 

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